Contrôle mental, MK-ULTRA, révolution psychédélique : un produit de l’ingénierie sociale

Cet article est la traduction de Manufacturing the Deadhead : a product of social engineering… publié par Joe Atwill et Jan Irvin sur le site Gnostic Media. Il constitue la seconde partie de la série sur l’histoire secrète des champignons hallucinogènes (lire la première partie). Ou comment Terence McKenna, Edward Bernays, Gordon Wasson et leurs complices ont créé de toutes pièces un mouvement culturel ayant pour objectif de détruire la jeunesse américaine.

Introduction

Jan Irvin a fait une importante découverte en 2012. Lorsqu’il a réédité The Sacred Mushroom and the Cross de John Allegro, l’expert des manuscrits de la Mer Morte,[1] Irvin a recherché la correspondance de Gordon Wasson, un des plus éminents critiques des travaux d’Allegro, dans divers fonds d’archives universitaires (dont Princeton, Yale, Columbia, Dartmouth, et le Hoover Institute de Stanford) ; il a alors découvert des documents originaux – des lettres de la main de Wasson – qui montraient qu’il avait collaboré avec la CIA.[2]

Bien que Gordon Wasson ait été président du Council on Foreign Relations et vice-président en charge des relations publiques à la J.P. Morgan Bank, il est avant tout connu pour être celui qui a « découvert », ou plus exactement popularisé, les champignons hallucinogènes. Un article du magazine Life décrit les fantastiques visions et expériences que Wasson prétend avoir eues lorsqu’il était sous leur influence (cf.Life du 13 mai 1957 – Seeking the Magic Mushroom). Les allégations de Wasson décrivaient pour la première fois les effets des champignons psilocybes (« hallucinogènes ») auprès du grand public.

Irvin a dès lors compris que sa découverte avait des implications troublantes. Il était bien entendu au courant de l’existence du tristement célèbre programme MK-ULTRA de la CIA, dans le cadre duquel l’organisation avait injecté du LSD à des citoyens américains sans leur consentement. Il avait également entendu parler des nombreuses théories du complot qui prétendaient que le gouvernement était, d’une façon ou d’une autre, à l’origine de la création de la « culture de la drogue ». Il connaissait aussi les recherches de Dave McGowan sur les mouvements musicaux pro-drogue qui trouvaient leur origine dans le Laurel Canyon des années 60, recherches qui démontraient que la plupart des rock stars qui avaient initié ces mouvements étaient des enfants de membres du renseignement militaire.[3]

Et donc le fait qu’un membre de la CIA ait également été impliqué dans la découverte des champignons psilocybes venait s’ajouter à la longue liste des liens troublants entre le gouvernement américain et la culture de la drogue qui émergea dans les années 60. Irvin décida d’approfondir ses recherches sur les liens entre le gouvernement et le « mouvement psychédélique ». La question évidente à laquelle il souhaitait apporter une réponse était : Wasson était-il impliqué d’une façon ou d’une autre avec le programme MK-ULTRA ?

Au cours de ses recherches, Irvin entra en contact avec un autre chercheur, Joe Atwill, auteur de Caesar’s Messiah : The Roman Conspiracy to Invent Jesus. Les recherches d’Atwill portaient sur les origines du christianisme, et l’avaient amené à conclure que Rome avait inventé cette religion. Il pensait par ailleurs que les empereurs romains avaient délibérément provoqué l’apparition de l’Âge Sombre que représentait le haut Moyen-Âge. Ils avaient utilisé le christianisme comme outil de contrôle mental permettant de donner un cadre religieux à l’esclavage, ce qui rendait plus difficile une rébellion des serfs. Comme Irvin, Atwill trouvait suspectes les nombreux liens entre le gouvernement américain et le mouvement psychédélique, qui lui rappelait l’effondrement intellectuel orchestré par les empereurs romains pour permettre l’avènement de l’Âge Sombre.

En comparant les résultats de leurs recherches, Irvin et Atwill ont développé une théorie sur l’origine du mouvement psychédélique dans les années 60 : la « contre-culture » avait été créée par des éléments du gouvernement américain et de l’establishment bancaire, en tant que partie d’un plan plus vaste ayant pour objectif de provoquer l’avènement d’un nouvel Âge Sombre ; ou, comme cela avait été présenté aux victimes potentielles, un « renouveau archaïque ».[4]

En 1992, Terence McKenna écrivait dans son livre Archaic Revival :

Tous ces éléments font partie du New Age, mais j’ai abandonné ce terme pour lui substituer ce que je préfère appeler Renouveau Archaïque – qui place tout ceci dans une meilleure perspective historique. Lorsqu’une culture perd ses repères, sa réponse habituelle est de chercher le modèle à suivre dans son histoire passée. On pourrait citer comme exemple l’effondrement du monde médiéval au moment de la Renaissance. Ils avaient perdu leur boussole, et sont donc retournés aux modèles grecs et romains – loi romaine, esthétique grecque, et ainsi de suite.[5]

Dans un autre chapitre, il évoque sa théorie de la vague du temps :

On peut identifier plusieurs « points de résonance » dans la vague du temps. Ces points de résonance peuvent être vus comme des zones de la vague qui sont graphiquement identiques à la vague et qui se situent en d’autres endroits de la vague, mais qui ont des valeurs quantitatives différentes. Par exemple si nous choisissons comme date de fin, ou comme date de départ, le 21 décembre 2012, nous nous rendons compte que ce que nous vivons actuellement entre en résonance avec la fin de l’empire romain et les débuts de l’Âge Sombre en Europe.

Cette théorie suppose que la durée est comme une tonalité pour laquelle on doit assigner un moment où l’oscillation s’atténue puis finit par s’éteindre avant de cesser complètement. J’ai choisi la date du 21 décembre 2012 pour ce moment, car c’est à ce point que la vague semble être dans la « meilleure configuration » en ce qui concerne le flux et reflux des faits historiques qui amènent l’histoire vers la connectivité. J’ai par la suite été abasourdi en apprenant que cette même date du 21 décembre 2012 avait été choisie par les anciens mayas, sans doute l’une des cultures les plus obsédées par le temps, pour marquer la fin de leur cycle calendaire.[6]

On notera que la date choisie par McKenna – 21/12/2012 – avait auparavant été faussement désignée par le professeur et agent de la CIA Michael Coe comme étant la date de l’Apocalypse prévue dans le calendrier maya dans son livre de 1966 The Maya [7], bien que McKenna ait substitué en 1993 la date de 2011 choisie par Coe par celle du 21 décembre 2012 [8]. De plus McKenna pense que cette date entre en résonance avec le début de l’Âge Sombre. Si, comme le pensent les auteurs de cet article, le mouvement psychédélique faisait partie d’un plan plus vaste ayant pour objectif l’entrée dans un nouvel Âge Sombre, on peut en déduire que la promotion par McKenna d’un « renouveau archaïque » alimenté par la consommation de drogue fait aussi partie de ce plan.

Je crois que je suis un Dark Ager modéré. Je pense qu’il y aura un léger Âge Sombre. Je ne pense pas du tout qu’il s’agira d’une réitération de l’Âge Sombre qui a duré un millier d’années.[…][9]

La plupart des gens s’imaginent que la CIA et les agences de renseignement du gouvernement américain sont contrôlées par le processus démocratique. Ils pensent donc que le rôle joué par MK-ULTRA dans la création du mouvement psychédélique n’était qu’un accident de parcours. Bien peu envisagent que la totalité de la « contre-culture » était, comme son nom l’indique, une manœuvre d’ingénierie sociale ayant pour but de rabaisser la culture américaine. Les auteurs pensent quant à eux qu’il existe des preuves irréfutables qui indiquent que le mouvement psychédélique a été créé délibérément. Le but de ce plan était la mise en place d’un néo-féodalisme passant par l’appauvrissement des capacités intellectuelles des jeunes, ce qui permet de les rendre aussi facilement contrôlables que l’étaient les serfs du Moyen-Âge. Un terme particulièrement approprié pour désigner les victimes de cette dégradation était celui de « Deadhead », qui peut signifier « esprit mort » ou « une personne droguée, incapable de penser ».[Ndt: Deadhead : littéralement « tête morte », un terme fréquemment utilisé pour désigner les fans du groupe The Grateful Dead]

Aldous Huxley avait prédit que les drogues deviendraient un jour une alternative plus humaine à la « flagellation », pour les dirigeants souhaitant contrôler leurs « sujets récalcitrants ». Voici ce qu’il écrivait dans une lettre datée de 1949 et adressée à son ancien élève, George Orwell :

Mais à présent la psycho-analyse est associée à l’hypnose ; et l’hypnose a été rendue plus aisée et indéfiniment extensible grâce à l’usage des barbituriques, qui induisent un état hypnotique, et de grande suggestibilité, chez les sujets les plus récalcitrants.

Je pense que d’ici à la prochaine génération, les dirigeants du monde auront découvert que le conditionnement des jeunes enfants et la narco-hypnose sont plus efficaces, en tant qu’instrument de gouvernement, que les matraques et les prisons, et que la soif de pouvoir peut tout autant être étanchée en suggérant au peuple qu’il peut aimer sa servitude qu’en le flagellant et le frappant pour obtenir son obéissance.[10]

Voici ce qu’écrivait à ce sujet le dr. Louis Jolyon West, l’un des chercheurs de la CIA au sein du programme MK-ULTRA, en citant Huxley quelques décennies plus tard :

Le rôle des drogues dans l’exercice du contrôle politique est de plus en plus discuté. Ce contrôle peut s’exercer par la prohibition ou l’approvisionnement. La prohibition totale ou partielle des drogues offre au gouvernement un puissant moyen de contrôle dans d’autres domaines. Par exemple, l’application sélective des lois anti-drogue qui permettent une fouille immédiate, ou une perquisition sans préavis, peut être utilisée contre des membres de certaines minorités ou organisations politiques.

Mais un gouvernement pourrait aussi distribuer la drogue pour contrôler sa population. Avec cette méthode, prévue par Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes (1932), les gouvernants utilisent les drogues pour manipuler les gouvernés à leur guise et de différentes manières.

Les innombrables communautés urbaines et rurales, qui autorisent une grande liberté dans la prise de drogues et où les hallucinogènes sont fréquemment utilisés, sont dans une large mesure subventionnées par notre société. Leur pérennité est assurée par des dons d’argent venant des parents ou de la famille, par l’aide sociale et par les allocations chômage, ainsi que par la négligence bienveillante de la police. En fait il serait sans doute plus commode et peut-être même plus économique de maintenir les usagers de drogues (et plus particulièrement ceux qui prennent des hallucinogènes) dans un état d’isolement et d’éloignement du marché du travail, qui compte déjà des millions de chômeurs. Les communards, avec leurs drogues hallucinogènes, sont sans doute moins gênants pour la société – et moins coûteux – s’ils sont maintenus à l’écart, que s’ils décidaient de s’engager dans d’autres modes d’expression de leur aliénation, comme par exemple la dissidence et la protestation politique active, vigoureuse et organisée. […] Les hallucinogènes représentent actuellement une part modérée mais significative de l’ensemble du problème de la drogue dans les sociétés occidentales. Ce qui précède peut fournir un cadre de référence dans lequel les problèmes sociaux, mais aussi cliniques, posés par ces drogues peuvent être considérés.[11]

L’idée d’utiliser les drogues à des fins de contrôle semble être ancienne. Le professeur italien Piero Camporesi écrit dans son essai sur l’Italie médiévale Le pain sauvage :

Des pains frelatés avaient été mis en circulation par les untori de la Santé Publique : des attaques criminelles orchestrées par les « juges provisoires » qui étaient sensés superviser le bon approvisionnement des marchés publics.

Le 21, un dimanche, et comme le lundi approchait, Maître [blanc dans le manuscrit] Forni, Juge des provisions de la place de Modène, était arrêté en même temps que les boulangers, pour avoir mélangé quarante sacs de feuilles de laurier à la farine de blé destinée au pain distribué sur la place publique. Durant deux jours, de nombreuses personnes ont été tellement malades qu’elles en sont devenues folles, et durant ce temps elles ne pouvaient plus ni travailler ni aider leurs familles, ce qui a aggravé la misère générale.[12]

Camporesi poursuit :

On se fourvoierait en supposant qu’il a fallu attendre l’arrivée du capitalisme du dix-huitième siècle, ou même de l’impérialisme, pour assister à la naissance du problème de la distribution aux masses des dérivés de l’opium (d’abord la morphine, puis, de nos jours, l’héroïne), utilisés pour atténuer la frénésie des masses et pour les ramener – par le moyen des rêves – à la « raison » désirée par les groupes au pouvoir. La guerre de l’opium en Chine, les Black Panthers « brisés » par les drogues, et la « vague » des mouvements estudiantins américains et européens (en admettant que les drogues hallucinogènes aient joué un rôle dans ces mouvements, comme certains le croient), sont les exemples les plus fréquemment cités – sans que nous sachions avec quel degré de pertinence – pour démontrer que le capitalisme « avancé » et l’impérialisme se sont servis de mécanismes permettant d’induire une forme de rêve collectif et d’affaiblir la volonté de changement grâce à des « trips » visionnaires, ce qui leur permettait d’imposer leur volonté.

La période pré-industrielle utilisait elle aussi des méthodes alliant la stratégie politique à la science médicale, bien qu’elle les appliquait d’une manière plus imprécise, plus fruste et plus « naturelle », que ce soit pour limiter les crampes d’estomac ou pour calmer l’effervescence dans les rues. Nous pouvons certainement nous moquer d’interventions si primitives qu’elles pourraient nous apparaître presque surréalistes ou improvisées ; mais nous ne devrions pas oublier que le « traitement de l’homme pauvre », dont on s’occupait avec des sédatifs et des drogues hallucinogènes, correspondait à un plan médico-politique préétabli.[13]

The Grateful Dead joua un rôle central dans la contre-culture américaine centrée sur la drogue ; ce groupe de rock distribuait en effet du LSD aux personnes qui assistaient à leurs concerts dans les années 60. Là, leurs auditeurs étaient incités à « tune in, turn on, drop out » [ndt : plus ou moins littéralement : allume-toi, branche-toi, laisse-toi aller], une expression qui poussait les consommateurs d’acide à abandonner le monde moderne et à rejoindre ce que McKenna a par la suite appelé le « renouveau archaïque ».

Voici un enregistrement du dr. Timothy Leary qui décrit concrètement la culture rétrograde à laquelle participeront ceux qui ont « laissé tomber » : http://www.youtube.com/watch?v=lKi4zoJPfFs. Au cours de cette conversation, Leary, Alan Watts, Alan Ginsberg, Gary Snyder et Allen Cohen décrivent comment ceux qui auront « tune in, turn on, drop out » abandonneront le monde moderne pour retourner à l’état de paysan.

Il est important de noter que Marshal McLuhan, l’expert en marketing et en relations publiques qui a eu une forte influence sur Leary Puis McKenna, est en réalité celui qui a créé l’expression « tune in, turn on, drop out » : lors d’une interview donnée en 1988 à Neil Strauss, Leary a déclaré que ce slogan « lui avait été donné » par Marshall McLuhan au cours d’un déjeuner à New York City. Leary a ajouté que McLuhan « était très intéressé par les idées et par le marketing, et il s’est mis à chanter quelque chose qui ressemblait à « Les psychédéliques c’est trop bon / Cinq cents microgrammes, ça fait beaucoup » sur l’air d’une publicité pour Pepsi. Puis il s’est mis à dire « Tune in, turn on, drop out ».[14]

Il est aussi intéressant de noter que deux individus qui ont été associés au Grateful Dead ont par ailleurs été des employés du programme MK-ULTRA de la CIA : le membre du groupe et compositeur Robert Hunter [15], et l’écrivain Ken Kesey [16], dont les « Merry Pranksters »[ndt : les « joyeux farceurs »] étaient souvent présents aux concerts du Grateful Dead pour promouvoir l’usage du LSD auprès des « Deadheads ». La nouvelle de Kesey, Vol au-dessus d’un nid de coucou, faisait la promotion du renouveau archaïque en finissant avec un indien héroïque qui fuit la tyrannie moderne pour revenir à une culture primitive. De plus, John Perry Barlow, qui composait des chansons pour le Grateful Dead, a admis dans une interview accordée à Forbes en 2002, intitulée ironiquement « Why Spy ? » [ndt : pourquoi un espion ?], qu’il avait passé quelques temps au quartier général de la CIA à Langley.[17]

De nombreuses opérations du MK-ULTRA se déroulaient près d’Haight-Ashbury, le district de San Francisco où le LSD était devenu un produit de consommation courante. Des dossiers déclassifiés montrent qu’il y avait au moins trois « maisons sécurisées » de la CIA dans la région de la Baie de San Francisco, et que des « expériences » – l’injection de LSD à des citoyens non consentants – s’y déroulaient. Ce sous-projet de MK-ULTRA avait pour nom de code « Operation Midnight Climax ». La principale maison sécurisée de l’opération Midnight Climax, qui était active de 1955 à 1965, était située au 225 Chestnut sur la Telegraph Hill.

Alors que le rôle étrange joué par le programme MK-ULTRA dans le déclenchement du mouvement psychédélique est bien connu, son implication dans ce qui allait constituer un autre aspect de la descente de l’Amérique dans le néo-féodalisme intellectuel l’est beaucoup moins. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le programme MK-ULTRA était aussi impliqué dans l’avènement du mouvement quasi-religieux du « New Age », mouvement qui a dégradé les capacités de raisonnement de ceux qui succombaient à ses enseignements. L’un des éléments fondateurs de ce mouvement, qui promeut le « channeling » entre autres éléments fictifs, fut le livre Un cours en miracles, rédigé par deux employés du programme MK-ULTRA : William Thetford et Helen Schucman.[18] Dans cet ouvrage, le lecteur est prié de croire qu’Helen Schucman, une scientifique juive engagée par la CIA pour étudier le contrôle de l’esprit, a été choisie par Jésus-Christ pour transmettre ses idées du moment à l’humanité.

Pendant que The Grateful Dead faisait la promotion du LSD à San Francisco, une autre scène musicale de la contre-culture, qui avait de nombreux liens avec le renseignement militaire, se mit à promouvoir l’usage de la drogue auprès des jeunes gens qui fréquentaient les clubs du Sunset Strip de Los Angeles. Les scènes musicales de la contre-culture de Los Angeles et San Francisco faisaient partie d’un ensemble qui incluait également la Grande-Bretagne et New York. Les médias donnèrent une exposition quasiment illimitée à cette culture musicale de la drogue, dont le zénith fut atteint à l’occasion de la couverture du festival musical de Woodstock par le magazine Life. Bien que Life ait présenté Woodstock comme trois jours d’ « Amour et de Compréhension », il s’agissait en fait d’un événement culturel avilissant – un véritable renouveau archaïque – où des adolescents drogués jusqu’aux yeux forniquaient dans la boue, pendant que leurs idoles musicales fournissaient un fond sonore engageant.

De nombreux événements ayant amené à la contre-culture et à Woodstock ont été présentés comme étant de simples accidents de l’histoire. On peut citer la suite d’événements qui ont amené à la publication par le magazine Life des expériences vécues par Gordon Wasson suite à sa prise de champignons psilocybes. Irvin a cependant démontré, dans son article Gordon Wasson : The Man, the Legend, the Myth, qu’il y avait beaucoup trop de contradictions dans le récit des événements pour que Wasson ait réellement eu une « rencontre fortuite » avec les rédacteurs de Life, rencontre qui aurait été à l’origine de la publication de l’article [19] :

Le supérieur direct de Wasson à J.P. Morgan était Henry P. Davison, Jr. Davison était un des associés principaux de la banque, et était généralement considéré comme l’émissaire personnel de Morgan.[20] Il s’avère qu’Henry P. Davison a en grande partie créé (ou au moins financé) le magazine Time-Life pour le compte de J.P. Morgan en 1923. À la suite d’une dispute avec Henry Luce, ce dernier ayant publié dans Life un article contre la guerre aux côtés de la Grande-Bretagne, Davison « devint l’investisseur principal du magazine Time, ainsi qu’un directeur de la compagnie ».[21]

Un autre associé de J.P. Morgan, Dwight Morrow, participa lui aussi au financement initial de Time-Life.

Davison maintint Henry Luce à la tête de la compagnie en tant que président, Luce et lui étant tous deux membres de la société secrète Skull and Bones de Yale, ayant été initiés en 1920. En 1946, Davison et Luce nommèrent C.D. Jackson, l’ancien chef du département de guerre psychologique de l’armée américaine, au poste de vice-président de Time-Life. Il me semble que toute cette opération autour de Time-Life se résumait purement et simplement à diffuser de la propagande auprès de la population américaine, au profit de la communauté du renseignement, de J.P. Morgan et de l’oligarchie.[…]

Un autre membre du Skull and Bones, Britton Hadden, collabora avec Davison, Luce et Morrow à mettre en place l’organisation de Time-Life.

Hadden fut lui aussi initié au Skull and Bones en 1920. La liste des Bonesmen directement liés à Wasson et sa clique est étourdissante. Elle inclut des gens comme Averell Harriman, initié en 1913, qui travailla avec Wasson au CFR,[22] dont il fut un des directeurs.[23] […]

Des documents révèlent également que Luce était membre du Century Club, un « club artistique » très sélect dans lequel Wasson s’est beaucoup impliqué, et dans lequel il est possible qu’il ait eu quelque responsabilité, et qui était rempli de membres de la communauté du renseignement et du milieu bancaire. Des membres tels que George Kennan, Walter Lippmann et Frank Altschul semblent avoir été introduits au Century Club par Wasson en personne.[24] Graham Harvey écrit dans Shamanism que Luce et Wasson étaient amis, et voici comment il put publier dans Life :Banquier d’affaires new-yorkais, Wasson était très proche des huiles de l’establishment.

Il était donc naturel qu’il se tournât vers son ami Henry Luce, l’éditeur de Life, quand il eut besoin d’un relais médiatique pour y annoncer ses découvertes.[25]

Voici toutefois la version mythique la plus communément admise de l’histoire qui nous a été servie – telle que racontée par le magazine Timeen 2007 :

Le trip sous champignon de Wasson et de son pote s’est peut-être perdu dans les limbes de l’histoire, mais il a été si émerveillé par cette expérience qu’il n’arrêtait pas d’en parler à ses amis lors de son retour à New York. Comme le rappelle Jay Stevens dans le livre Storming Heaven : LSD and the American Dream paru en 1987, un éditeur de Time Inc. (la maison-mère de TIME), a entendu par inadvertance le récit fait par Wasson sur cette aventure lors d’un dîner au Century Club. L’éditeur a alors commandé un récit à la première personne pour Life. […]

Et comme cet article a été rédigé après la période Luce-Jackson, l’auteur était un peu plus naïf en ce qui concerne les connexions entre Wasson, Luce, J.P. Morgan et la révolution psychédélique :

À la suite de la parution de l’article de Wasson, de nombreuses personnes se mirent à chercher des champignons, ainsi que l’autre grand hallucinogène du moment, le LSD (en 1958, Henry Luce, le cofondateur de Time, Inc. et sa femme Clare Booth Luce prirent de l’acide avec un psychiatre. Henry Luce dirigea une symphonie imaginaire pendant son trip, d’après Storming Heaven). La personne la plus importante à avoir découvert les drogues suite à l’article de Life fut Timothy Leary en personne. Leary n’avait jamais pris de drogue, mais un ami lui avait recommandé l’article, et Leary finit par partir au Mexique pour prendre des champignons. Quelques années plus tard, il lançait sa croisade pour que l’Amérique « turn on, tune in, drop out » [ndt : plus ou moins littéralement : allume-toi, branche-toi, laisse-toi aller]. En d’autres termes, on peut tracer une ligne un peu tordue mais bien réelle partant des tranquilles bureaux de J.P. Morgan et Time Inc. dans les années 50, en passant par Haight-Ashbury dans les années 60, jusqu’aux innombrables centres de réhabilitation pour drogués des années 70. Un trip vraiment long et étrange.[26]

Dans The Sacred Mushroom Seeker, Allan Richardson nous donne une troisième version de cette histoire :

« Peu de temps avant, ou après, notre retour de notre expédition de 1956, Gordon et moi dînions ensemble au Century Clubà New York. Il remarqua Ed Thompson, le rédacteur en chef du magazine Life, assis seul à sa table, et lui proposa de se joindre à nous. Nous évoquâmes l’article que Gordon était en train de préparer, pour rendre public ce qu’il avait découvert au Mexique. Thompson nous dit que Life pourrait être intéressé par sa publication, et nous invita pour en faire une présentation dans ses bureaux. »

Comme nous l’avons noté précédemment, ces récits ne mentionnent aucunement le compte-rendu de Valentina dans le magazine This Week, qui, coïncidence, fut publié la même semaine (le 12 mai 1957) et lu par 12 millions d’abonnés. Autre coïncidence, This Week était publié par Joseph P. Knapp, qui fut directeur au Guarantee Trust de Morgan, où Wasson commença à travailler pour Morgan en 1928.

À la lumière de ces éléments, l’idée que Wasson ait publié son article paru dans Life en mai 1957, « Seeking the Magic Mushroom », suite à « rencontre fortuite avec un éditeur » semble totalement ridicule. En fait, on peut trouver une citation d’Abbie Hoffman déclarant que Luce a plus fait pour populariser le LSD que Thimothy Leary (qui a entendu parler des champignons pour la première fois avec l’article de Wasson dans Life). La propre femme de Luce, Clare Boothe Luce, qui était, il est intéressant de le noter, elle aussi une membre du CFR, l’admet :

J’ai toujours maintenu qu’Henry Luce a plus fait pour populariser le LSD que Thimothy Leary. Plusieurs années plus tard, je rencontrai Clare Boothe Luce à la convention républicaine à Miami. Elle ne contredit pas cette opinion. La version américaine de la femme-dragon caressa mon bras, plissa ses yeux et roucoula : « Nous ne voudrions pas que tout le monde fasse trop de bonnes choses ».[27]

Lorsqu’on compare la culture de Woodstock et celle de la scène musicale fondée sur la drogue des années 60, avec celle de l’Amérique du début du siècle, de nombreuses différences apparaissent immédiatement, en particulier :

1. Des images à caractère sexuel dans les médias (pornographie)
2. Une manière de danser désinhibée
3. Des idoles musicales
4. Le féminisme
5. L’intégration raciale
6. L’usage des drogues psychédéliques

La culture évolue lentement, et de nombreux facteurs expliquent ce phénomène. Et bien que la contre-culture fondée sur la drogue qui a émergé en Amérique au cours des années 60 trouve certainement son origine parmi certains faits très anciens, la plupart des événements qui l’ont amenée à voir le jour peuvent être ramenés à deux personnages, aussi incroyable que cela puisse paraître : Gordon Wasson et Edward Bernays, le père de la propagande. Lorsqu’on considère le passé de Bernays et ses orientations politiques, le moins qu’on puisse dire est que son rôle dans l’avènement de la culture de la drogue est extrêmement suspect.

Bernays a écrit ce que l’on pourrait considérer comme un ordre de mission pour quiconque souhaiterait mettre en place une contre-culture. Voici ce qu’il écrivait dans le premier paragraphe de son livre Propaganda :

La manipulation consciente et intelligente des opinions et habitudes organisées des masses joue un rôle important dans la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement notre pays.[…] Nous sommes gouvernés, nos esprits sont modelés, nos goûts influencés, nos idées suggérées, en grande partie par des hommes dont nous n’avons jamais entendu parler. C’est là une conséquence logique de l’organisation de notre société démocratique. Cette forme de coopération du plus grand nombre est une nécessité pour que nous puissions vivre ensemble au sein d’une société au fonctionnement harmonieux.[…] Dans notre vie quotidienne, qu’il s’agisse de la politique ou des affaires, dans notre comportement social ou nos valeurs morales, nous sommes dominés par un petit nombre de personnes […] capables de comprendre les processus mentaux et les modèles sociaux des masses. Ce sont ces personnes qui tirent les ficelles qui contrôlent l’esprit des masses.[28]

Ses origines familiales faisaient de lui un candidat idéal pour « contrôler l’esprit des masses ». Il était en effet doublement le neveu de Sigmund Freud, le pionnier juif de la psychanalyse. Sa mère Anna était la sœur de Freud, tandis que son père Ely Bernays était le frère de Martha Bernays, l’épouse de Freud.

Lorsqu’on considère son influence sur son neveu, il convient de garder à l’esprit que, bien Freud soit avant tout célèbre pour ses théories sur la psycho-analyse individuelle, le groupe l’entourant et lui ont développé les premières théories sur la meilleure façon de « tirer les ficelles qui contrôlent l’esprit des masses ». Parmi les membres les plus influents du mouvement psycho-analytique freudien en Angleterre, dont la plupart étaient associés avec l’institut Tavistock, on trouve Gustave Le Bon, le créateur du terme « psychologie des foules » [29] ; Wilfred Trotter, qui a promu des idées similaires dans son ouvrage Instincts of the Herd in War and Peace [30] ; et Ernest Jones, qui a développé le domaine de la dynamique de groupe.[31] Bernays se réfère à tous ces théoriciens du contrôle des masses dans ses écrits.

Les foules sont un peu comme le sphinx de la fable antique : il faut savoir résoudre les problèmes que leur psychologie nous pose, ou se résigner à être dévoré par elles.[32]~ Gustave Le Bon

Freud a souvent mis en avant les effets positifs de la sublimation. En d’autres termes, les individus doivent, pour maintenir la civilisation, sublimer de nombreuses pulsions sexuelles et violentes. Freud citait par exemple le besoin masculin de sublimer ce qu’il appelait le complexe d’Oedipe, qu’il décrivait comme le désir inné qu’ont les jeunes hommes de tuer leur père dans le but d’avoir des rapports sexuels avec leur mère.

Bernays connaissait certainement les théories de Freud concernant la nécessité de la sublimation pour atteindre à la civilisation, étant donné qu’il a constamment promu les travaux de son oncle. Partant de là, le fait que Bernays ait contribué à la mise en place de tant d’éléments qui ont amené la contre-culture fondée sur la drogue et la musique dans les années 60 requiert une explication.

Il semble à première vue que Bernays a utilisé les connaissances de son oncle pour détruire la structure de la civilisation américaine. Pour comprendre ceci, il convient d’admettre qu’aucun des éléments propres à la contre-culture des années 60 cités ci-dessus n’aurait pu advenir sans que certains événements n’aient au préalable modifié la culture américaine. Ce constat va de soi, puisque quiconque ayant un comportement de « Deadhead » en 1920 aurait immédiatement été arrêté. Tous les aspects de la contre-culture ont été précédés par des événements qui ont amené des changements culturels subtils, ce qui a permis de les rendre acceptables aux yeux du public. Et Edward Bernays était à l’origine de ces changements culturels.

1. Des images à caractère sexuel dans les médias

En 1913, Bernays fut engagé pour protéger un spectacle qui faisait la promotion de l’éducation sexuelle contre d’éventuelles actions policières. Suivant son modus operandi habituel, Bernays a monté un groupe de façade nommé « Medical Review of Reviews Sociological Fund » (qui avait pour but déclaré de lutter contre les maladies vénériennes) dans le but de soutenir le spectacle et d’intimider les critiques. La critique du New York Times sur le spectacle s’extasiera : « Il est sexe heures en Amérique ».

2. Une manière de danser désinhibée

Bernays a produit les spectacles de Vaslav Nijinsky, qui mimait la masturbation sur scène, ce qui causa l’indignation générale et même quelques émeutes. « Tout le pays parlait du ballet », écrivit Bernays. « Le ballet a libéré la danse américaine et, par voie de conséquence, l’esprit américain. Il a favorisé un état d’esprit plus tolérant envers la sexualité ; il a changé la musique ainsi que nos goûts musicaux… Les scénarios du ballet ont rendu l’art moderne plus acceptable ; la couleur a pris une nouvelle importance. Il s’agissait d’un tournant dans la perception de l’art aux États-Unis. »

Un exemple qui montre comment les éléments introduits par Bernays ont fini par porter leurs fruits dans la contre-culture est Jim Morrison des Doors (le nom du groupe, The Doors, est tiré du livre d’Aldous Huxley The Doors of Perception [ndt : Les portes de la perception]). Tout comme Nijinsky avant lui, Morrison a mimé un acte de masturbation sur scène, mais il l’a fait devant un public bien plus important. Pour avilir un peu plus son auditoire, Morrison a chanté l’histoire d’un jeune homme dont les actes s’accordent avec le complexe d’Oedipe dans « The End », une ode à l’apocalypse d’une culture où « tous les enfants sont fous » :

Le tueur s’éveilla avant l’aube, il mit ses bottes

Il prit un visage dans l’ancienne galerie

Et il continua à marcher dans la salle

Il entra dans la chambre où vivait sa sœur, et… alors il

Rendit visite à son frère, et alors il

Il continua à marcher dans la salle, et

Et il arriva devant une porte… et il regarda à l’intérieur

Père, oui mon fils, je veux te tuer

Mère… je veux te… WAAAAAA

Pendant que Morrison chantait les actions d’un jeune homme souffrant du complexe d’Oedipe, une autre activité culturelle avilissante avait lieu sous ses yeux. La danse désinhibée des « freaks » [ndt : les cinglés], qui avait fait son apparition dans les clubs musicaux du Sunset Strip en même temps que le LSD, était devenu un élément de la promotion de l’usage de la drogue au sein de la contre-culture. Le freak dancing, comme on l’appelait alors, avait été créé et mis en avant grâce aux efforts de Vito Paulekas. Remarquez comme Paulekas, dans le vidéo clip ci-dessous, bien qu’il semble rejeter le LSD, donne en fait toute une série de raisons pour en consommer. À la fin de la vidéo, sa femme Szou, qui semble être une victime de contrôle mental, cite la croyance de Vito selon laquelle les gens apprennent des plus jeunes, et nous explique comment elle-même a appris de son enfant, ce qui constitue un mode d’apprentissage destructeur d’un point de vue culturel. De plus, elle prétend que le LSD est un « complot militaire ». On se demande où une personne qui semble mentalement déficiente a bien pu trouver une idée pareille.

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(source: http://metatv.org/feed)