Filmer la misère du journalisme politique

Dans le documentaire Première Campagne (2019), Audrey Gordon suit la journaliste Astrid Mezmorian, en charge pour France 2 de la couverture de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. Un film qui illustre, à son insu, le naufrage d’un certain journalisme politique.

Note : cet article est tiré du numéro 38 de notre revue Médiacritiques, qu’il est encore temps de commander !

C’est un petit bijou offert à la critique des médias. Un très bon documentaire, pour sûr, qui n’en reste pas moins (contre sa volonté) une impeccable illustration des travers du journalisme. En tout cas, d’une partie d’entre eux : manipulation de l’information, mimétisme qui préside à sa fabrication, domination des chefferies éditoriales, division jusqu’à l’absurde du travail, bricolage, obsession du temps court et urgence permanente, décrites comme une sorte de « fatalité » par ceux qui la subissent, pour le plus grand bonheur des directions médiatiques acquises à la politique du « faire plus avec moins ».

À partir de septembre 2016, quoique principalement centré sur les mois de mars-avril 2017, Première Campagne suit donc la route d’Astrid Mezmorian. La journaliste ne fait alors que débuter au service politique de France 2 quand la cheffe du moment, Nathalie Saint-Cricq, lui demande de couvrir la campagne d’Emmanuel Macron. Au fil du documentaire, on replonge au cœur d’épisodes ayant jalonné la course de l’actuel président : ici un meeting à Bordeaux, là une opération de communication soigneusement montée à La Mongie (cf. annexe), dans les Hautes-Pyrénées, mais aussi des déplacements à Oradour-sur-Glane, en Corse ou à la foire de Châlons-en-Champagne. Autant de marathons « en extérieur » – où la nuée de micros et caméras qui s’abat sur le candidat dessine comme une carapace de tortue – alternant avec d’autres marathons, tournés cette fois « en intérieur », au siège de France Télévisions.

Fabrique de la désinformation

Si cette plongée dans le « journalisme en train de se faire » est donc l’objet (et l’intérêt) central du documentaire, qu’on ne s’y trompe pas : la réalisatrice n’entendait pas du tout produire un réquisitoire à charge sur le métier. Reste que certaines images parlent d’elles-mêmes… À commencer par la scène d’ouverture. Dans le train pour Talence, où doit se tenir un meeting de Macron, Astrid Mezmorian alerte les deux confrères – journaliste reporter d’image (JRI) pour l’un d’entre eux – qui l’accompagnent : « Ça sera vraiment en mode urgence quoi. Trouver les gens, [il faut] qu’on ratisse tout. » La consigne de la rédaction est claire : trouver « des gens qui a priori veulent voter Hamon, mais face à la campagne qui patine, face au risque Le Pen, face à la dynamique Macron, s’interrogent, sont curieux et viennent au meeting [de Macron]. » Un scénario préemballé depuis Paris, qu’Astrid Mezmorian va chercher à plaquer sur le terrain indiqué. Non sans une certaine réserve : « Je vais limite me faire une pancarte “Y a-t-il un hamoniste dans la salle” ! » Une idée de génie… selon l’un des confrères : « Bah oui, c’est ça ! Non mais je pensais à ça, carrément. À l’entrée de la salle ! »

Et la pancarte fut, pour de vrai : « Cherchons hamoniste », dessine-t-elle au stylo-bille, en grosses lettres sur un A4. Éjectée d’une voiture au pied de la file d’attente du meeting, la journaliste a une demi-heure pour tourner et envoyer deux micros-trottoirs à la rédaction. « Bonjour, excusez-moi de vous déranger, je suis journaliste pour France 2. On a une recherche un peu spéciale. » Et de continuer parmi les badauds : « En fait je cherche des gens qui a priori auraient plus envie de voter Hamon, mais qui viennent se faire une idée sur Macron. C’est votre cas ou pas du tout ? » Peinant à mettre la main sur le bon client, sorti de l’esprit de Nathalie Saint-Cricq, la journaliste s’impatiente : « Il n’y a aucun hamoniste ici ?! Il n’y a personne qui veut voter Benoît Hamon ? Non ? » Visiblement non. Quelques instants plus tard pourtant, elle croit toucher au Graal : « Mais dites-moi si je me trompe, est-ce qu’on peut résumer votre pensée en disant que finalement, votre vote de cœur, ce serait Hamon, mais qu’avec tout ce qui se passe autour, c’est-à-dire la montée de Marine Le Pen, une certaine dynamique créée pour l’instant par Emmanuel Macron, vous pourriez vous dire que le vote utile, c’est lui ? » Caramba ! « Non pas du tout », répond l’interviewé. Fin de partie ? Pas vraiment. Car in extremis, le messie tombe du ciel : « J’ai voté aux primaires pour Benoît Hamon et je viens écouter Emmanuel Macron parce que je crains d’être obligé de faire un vote utile pour éviter l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. » Sourire aux lèvres, Astrid Mezmorian ne cache pas son soulagement : « Merci beaucoup. Merci Monsieur, c’est parfait ! C’est super ! » Et les rushs sont envoyés à Paris, juste à temps pour le 20h.

À la télévision, quelques minutes plus tard, la grand-messe lance le produit fini : « Gauche : le doute des électeurs socialistes [1] ». « Militants et sympathisants socialistes s’interrogent : faut-il un vote de conviction ou un vote utile ? » demande une voix off (écrite à la va-vite depuis Paris) qui poursuit après plusieurs micros-trottoirs : « À Bordeaux ce soir dans la file d’attente du meeting d’Emmanuel Macron, certains sympathisants de Benoît Hamon, curieux et indécis. » S’enchaînent alors les deux témoignages récoltés par Astrid Mezmorian. Mais aucun indice ne permettra aux téléspectateurs de savoir que ce profil d’électeur était de toute évidence ultra-minoritaire.

Plus grave encore : ce cas flagrant de désinformation, pour ne pas dire de manipulation, ne semble pas gêner outre mesure Astrid Mezmorian. Interrogée à ce sujet sur le plateau d’Arrêt sur images [2], la journaliste botte en touche : « C’est tellement difficile une campagne au jour le jour. Il y a une injonction au renouvellement et […] c’est difficile de faire avancer la narration, de faire vivre cette campagne aux téléspectateurs. Évidemment que par moment, il y a des problématisations moins pertinentes que d’autres. » Moins pertinentes, seulement ? En sa compagnie sur un autre plateau, cette fois sur France Inter [3], l’éditorialiste maison Thomas Legrand joue le soutien « corpo », quoique passablement gêné aux entournures : « Nos auditeurs se disent : “Ah mais alors, on fabrique l’info !” On la fabrique mais en fait, si le rédacteur en chef lui a demandé ça, ou si Astrid a décidé de faire ça, c’est [parce qu’] on connaît tous des gens qui voulaient voter Hamon et qui se disaient “Oulala, le Front national monte […] !” Il y avait une tendance comme ça, elle a voulu l’illustrer. Alors l’illustrant, est-ce qu’elle l’accentue ? C’est notre grand débat. » Débat déontologique qu’Astrid Mezmorian a tranché, sans singer l’hypocrisie de son confrère : « Ce n’est pas si absurde comme recherche. C’est absurde de trouver [les témoignages] en cinq minutes. »

Esprit critique, es-tu là ?

Manifestement, la seule autocritique dont est capable la profession concerne le rythme effréné auquel elle est soumise. Et de fait, les temps et les formats courts imposent des contraintes dont découlent des conditions de travail déplorables, qui ne peuvent que nuire à l’information. Ce que le documentaire illustre à merveille à travers de nombreuses scènes qui, soit dit en passant, devraient suffire à démystifier le métier aux yeux de tout apprenti journaliste !

Ainsi de sujets réalisés au pied levé, en voiture, ordinateur sur les genoux. Ainsi d’une supérieure hiérarchique dictant à Astrid Mezmorian des commentaires plus « punchy » pour son texte d’accompagnement – « Tu sais, ce n’est pas toujours sujet, verbe, complément hein ! » Ainsi de la panique (réelle) dans laquelle évolue la journaliste, contrainte, faute de temps, de devoir presque improviser une voix off en direct du 20h, courant « en cabine » en pleine cacophonie, entre les incessantes sonneries de téléphone et les décomptes des secondes du JT lus à haute voix… Ce marathon, Astrid Mezmorian le remet en question à plusieurs reprises. Comme dans cet échange avec son confrère JRI :

– Elle : Je dis juste que c’est déséquilibrant émotionnellement d’être tout le temps dans une sorte de surchauffe.

– Lui : Ouais d’accord… Mais déjà un, tu as plein de métiers où tu as ça. Et deux, je t’avouerais que le métier où tu n’as aucune excitation et où l’encéphalogramme [sic] ne dépasse pas les 80 pulsations minute, ben…

– Elle : Excuse-moi mais l’excitation, ce n’est pas proportionnel à la réflexion. Au contraire, en général, plus t’es excité, et moins tu peux penser.

Plus tard dans le documentaire, au siège de France 2, un confrère plus aguerri débarque à ses côtés avant de s’avachir dans un fauteuil, pieds sur le bureau. Consignes et tempo reviennent sur la table :

-Lui : Ça se passe bien ta première campagne ? T’es heureuse ? C’est marrant quand même…

-Elle : Mais oui, hyper drôle ! Moi j’adore. Hyper drôle, c’est excitant ! [Mais] il y a plein de déplacements où je suivais Macron, j’avais vachement envie de lui poser des questions de fond… Et en fait, je ne pouvais pas parce que déjà, t’as pas l’espace pour, et d’autre part, ce n’est de toute façon pas ce qu’attend l’édition, vu qu’on a un angle très précis […]. Et du coup, hop ! ça passe à la trappe complètement.

Mais le film montre aussi comment ce semblant d’esprit critique est étouffé dans l’oeuf, victime du surmenage, lui-même relativisé pour faire bonne figure (« Non mais je ne me plains pas ! »), quand les contraintes ne sont pas tout bonnement intégrées et avalisées par les professionnels eux-mêmes, entretenant le mythe de l’« adrénaline », à l’origine de « l’addiction […] dans ce métier » : « Le timing, c’est de la cuisine interne, c’est normal, on est là pour ça », analyse un JRI.

Et de continuer à « faire avec », inlassablement… quitte à appliquer des consignes plus insignifiantes les unes que les autres. Alors que touche à sa fin le dernier grand raout de Macron (17 avr. 2017), la journaliste en vient à appeler le pôle communication d’« En Marche ! », faute – on le comprend – d’avoir pu photographier Vincent Lindon, pour obtenir l’image qu’attendait un certain « Jeff » (Wittenberg ?) à France 2. Elle ironise : « Écoutez, c’est décisif pour la chaîne de haute information qu’est France 2. C’est pour notre rubrique Cinéma… Non je blague ! » Avant de pester en aparté : « J’ai authentiquement l’impression de bosser pour Gala. »

Et quand les contraintes ne dérivent pas des consignes, elles découlent d’une autre pratique : le mimétisme. Soit faire à tout prix comme les autres, être là où sont les confrères, capter le même son, écrire les mêmes choses. À l’écoute de France Info dans un voyage en voiture, Astrid Mezmorian entend que « Macron a fait applaudir Juppé » lors de son meeting à Talence. Et la journaliste réagit : « Ouais, c’est quand même ça le sujet… Putain, comment je vais faire ! » Jour après jour, une telle routine tourne à la bêtise : lors d’un bain de foule en Corse, on voit la journaliste tenter ardemment de se frayer une place auprès du candidat. Il faut dire que l’enjeu est de taille : « Monsieur Macron ! Une petite question ! Napoléon avait 40 ans quand il a pris le pouvoir en France, est-ce que vous espérez battre son record ? »

Et en définitive, à entendre Astrid Mezmorian parler de son propre métier, on comprend bien vite que le type de socialisation professionnelle auquel est confrontée cette diplômée de Sciences Po, comme la fréquentation – qu’elle revendique « distanciée » – des milieux favorisés qu’elle couvre, signent l’arrêt de mort de tout recul critique :

J’avais très peur qu’il n’y ait rien d’authentique, qu’on m’assène trop d’éléments de langage mais en fait, moi j’ai un peu l’impression d’aller au théâtre chaque jour. Et puis je m’amuse, parce qu’il y a quand même une dimension psychanalytique : qu’est-ce qui donne à un homme l’envie d’embrasser un destin national ? Pour moi ça relève du mystère, donc ça m’attire. Et puis d’autre part, ce sont quand même des gens lettrés, cultivés, on apprend toujours quelque chose avec un homme politique. (France Inter, 13 avr. 2019)

Jusqu’à ne trouver rien à redire du monopole de l’insignifiance par rapport aux sujets de fond :

[On est aux] deux derniers mois de la campagne : les programmes sont connus, on les a décortiqués à l’antenne [sic]. Et après, c’est la joute verbale qui commence ! On sent qu’on arrive vers un duel inévitable, on savait qu’il y aurait Marine Le Pen au second tour et c’est vrai qu’à la télévision, mais en fait dans tous les autres médias, […] il y a peut-être cette guéguerre de la petite phrase, et qu’on est peut-être un peu trop là-dessus. Mais ça fait partie de la narration de la campagne.

Ou comme lorsqu’elle considère que les communicants sont « une source d’information précieuse » et se réjouit de pouvoir leur téléphoner « quand on manque d’info pour étayer et déployer un reportage avec du fond, tout en triant les éléments de langage ». Misère…

Spécialités des « chefs »

À sa décharge, les plus haut placés ne relèvent pas le niveau. On se délecte par exemple de ce coup de téléphone, au cours duquel Nathalie Saint-Cricq, alors cheffe du service politique de France 2, formule à Astrid Mezmorian (alors en vadrouille) une demande urgente… et très informée :

Essaie de te débrouiller pour… euh… tu sais, il y a les politologues, les mecs qui disent que la cristallisation du vote, ça se fait deux mois avant. Bon, bref… Là, [Macron] est en tête dans les sondages, démerde-toi pour lui poser une question autour de la cristallisation parce que j’en ai besoin pour mon « Mot de la semaine » la semaine prochaine. […] J’ai demandé à Hélène de le faire dire à Hamon, il faudrait que Macron le dise aussi.

La journaliste regarde la signification de cet emprunt littéraire sur son portable, parle de Stendhal au candidat Macron dans la foulée, puis (on suppose) bricole à son retour une interview très philosophique avec un spécialiste du genre, insère un extrait d’Yves Calvi sur RTL et… magie ! le sujet passe au 20h (« Lexique de campagne : c’est quoi la cristallisation ? », 17 avr. 2017) :


Ou encore cet extrait au cours duquel Nathalie Saint-Cricq (toujours…) raconte une mésaventure à ses confrères :

Ils m’ont invitée à « C dans l’air ». Je n’avais pas le droit de parler de Macron, et si je parlais de Hamon, il fallait que je dise du bien pendant le temps d’antenne. Donc au bout d’un moment je leur ai dit : « Ben je vais juste fermer ma gueule, ça va gagner du temps, ça va être beaucoup plus simple. » Et à France Inter dimanche prochain, on doit inviter des gens qui ne sont pour personne, qui ne jugent personne, mais qui parlent politique quand même… [Elle écarquille les yeux.] Tu peux prendre deux économistes par exemple, mais ils n’ont pas le droit de se prononcer. Donc je ne sais même pas si ça va être jouable.

Quand les chefs ne prennent pas tout simplement les jeunes journalistes pour des laquais. On admirera ainsi le sympathique Gilles Bornstein, débarquant en trombe dans le bureau d’Astrid Mezmorian alors en plein travail : « Tu peux faire en plateau chez moi ton sujet “Avec qui gouverner ?” Ce soir, à 21 h 10 ? » Alors qu’elle répond qu’elle doit en terminer avec le 20h et qu’elle se lève à 4h le lendemain, le prince insiste, en vain… avant de s’en retourner bougon.

***

Qu’on se le dise, les coulisses filmées de France 2 font encore moins rêver que ce que nous en laissent imaginer les contenus diffusés à l’antenne ! « Comment fait-on pour prendre du recul en pleine tempête ? » demandera plus tard une journaliste de France Inter à Astrid Mezmorian. La réponse semble dans la question. Et bien plus qu’une illustration d’un métier « tempétueux », le documentaire donne à voir un vaste panel de contraintes, de pratiques et de préjugés idéologiques qui mutilent chaque jour l’information – campagne présidentielle ou non. Ce qui attriste davantage, c’est l’accoutumance (par adhésion, adaptation ou résignation) de cette nouvelle recrue, qui travaillait auparavant pour un format plus « long » (« L’œil du 20h »). Et, osons le mot, son aveuglement : on tombe (presque) de sa chaise en entendant Astrid Mezmorian se déclarer « libre » en toutes circonstances, quelques secondes après avoir reconnu que « [la liberté], on ne peut pas la déployer tout le temps, il y a des moments où il faut être efficace »… Mais on ne rit (vraiment) plus quand elle se dit animée d’un « souci d’un peu d’irrévérence » et peu (voire pas) « dépossédée de [s]on travail », pour terminer en tressant des lauriers à France Télévisions, « dernier bastion de grande liberté dans le journalisme » [4]. Cela ne nous avait pas sauté aux yeux…

Pauline Perrenot

Annexe



(cliquer pour agrandir et zoomer)

[1] Sujet diffusé au 20h de France 2 le 9 mars 2017.
[2] « Campagne Macron 2017 : “Ma liberté était proche du néant” », Arrêt sur images, 9 déc. 2020. Au cours de l’émission, Daniel Schneidermann confronte deux sujets du 20h tels qu’ils furent diffusés aux coulisses de leur production, telles que filmées dans le documentaire.
[3] « Quand le cinéma pose un autre regard sur la jeunesse et la politique », « On aura tout vu », France Inter, 13 avr. 2019.
[4] Ces dernières citations sont extraites de l’émission d’Arrêt sur images précédemment citée.

CC BY-SA 2.0 FR – Pauline Perrenot le 10 May 2021 6 h 00 min
(source: https://www.acrimed.org/spip.php?page=backend)

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